Laveuses de linge de Dakar

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Lavandières de La Médina sur leur espace de travail, © G.Tanvé 2018

A Jugon-les-Lacs, pendant mes visites guidées à l’Office de Tourisme, je parlais souvent des lavandières. Avant l’arrivée des machines à laver, on trouvait des lavandières dans tous les villages.  C’étaient des femmes courageuses qui travaillaient dur de matin au soir. Ma voisine Marie-Claude était laveuse de linge, une fois en visite guidée elle était venue témoigner sur son quotidien d’antan. Elle avait raconté qu’avec les autres lavandières elles devaient pousser sur plusieurs kilomètres de lourdes brouettes de linge pour les emmener de la maison de leur patron au lavoir. Dans ces petits espaces, ensuite ; agenouillées sur un coussin en paille, elle plongeaient les linges dans l’eau,  frottaient, savonnaient, rinçaient, tordaient, frottaient, battaient, fort, encore, lavaient, encore et encore.

Beaucoup de légendes circulent aussi sur les lavoirs, on parle par exemple des lavandières de nuit. Ces mauvaises lavandières, des femmes maudites qui auraient frotté le linge des pauvres avec des pierres plutôt que du savon, ou noyé leurs enfants, étaient condamnées à revenir tous les soirs après leur mort au bord du lavoir. Toute la nuit elles devaient répéter les gestes exténuant de leur vivant… mais en vain car leur linge restait sale. Comme leur âme, il était souillé pour l’éternité. Il arrivait que les lavandières de nuit appellent les hommes qui passaient seuls dans la rue à venir les rejoindre au bord de l’eau, surtout lors des soirs de Toussaient. Les lavandières demandaient aux pauvres hommes de les aider. Si ces-derniers, en dépit de leur bonne volonté, répondaient mal aux attentes des lavandières, en essorant les draps dans le mauvais sens, par exemple, où ne les battant pas assez fort, alors les maudites, furieuses, les jetaient à l’eau.

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Feu à Mbeubeuss

Le dimanche 11 février, juste après mon premier article sur la décharge sauvage de Mbeubeuss et ses récupérateurs, elle a été ravagée par un incendie. Il s’est surement déclaré naturellement à cause de la décomposition du méthane dans les déchets. Il s’est vite propagé sur une large partie de la décharge car moins de récupérateurs sont présents sur le site le dimanche. Les pompiers ont mis beaucoup de temps à arriver. Trois jours plus tard, certains endroits de la décharge brûlaient toujours et les récupérateurs et récupératrices que j’ai rencontrés tentaient désespérément de l’éteindre (avec des seaux d’eau percés) ou de prélever les derniers restes de matériaux de valeurs au cœur des fumées de plastique toxiques.

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Feu à Mbeubeuss, © G.Tanvé 2018

De nombreux récupérateurs, dont Harouna et Mohamadou, on perdu leurs places de travail (où ils avaient leurs petits refuges pour se changer et se détendre) avec leur stocks de déchets. Ces stocks représentaient des années de travail. Le feu a aussi emporté une entreprise entière de recyclage de plastiques qui avait été créée par un ancien récupérateur, Abdou Aziz, et dans laquelle travaillaient 75 employés.

C’est horrible, j’ai hésité avant d’écrire ce post car il toujours délicat de traiter et exposer ce type d’événement sans sombrer dans le misérabilisme ou le spectaculaire. Mais puisque j’avais mentionné la décharge précédemment, je ne pouvais pas cacher son actualité.

Adama a été présent pour aider Abdou Aziz a relancer un peu de travail. Et Jenna et moi, à notre échelle, avons lancé une campagne de solidarité et écrit un article pour empêcher que le feu soit ignoré.

Les récupérateurs demandent des conditions de travail plus sûres et dignes. Ils veulent être reconnus comme des travailleurs qui fournissent un vrai service à l’Etat. L’Etat utilise la décharge de Mbeubeuss (même si elle est légalement considérée comme un « dépotoire sauvage »), il a une part de responsabilité dans cet événement. Le site devrait être protégé, et les récupérateurs pris en considération dans les projets de sécurisation de la décharge. Or, aujourd’hui, ce feu qui survient en parallèle de négociations très peu transparentes sur la restructuration de la décharge, montre que les travailleurs et les travailleuses les plus pauvres sont les premières victimes de la mauvaise gestion du site.

 

Lien vers la Campagne de Solidarité

 

Récupérateurs et récupératrices de Mbeubeuss

A Malika il y avait un lac, on l’appelait Mbeubeuss. Desséché au début du XXe siècle, le lac est devenu en 1968 la décharge de la région de Dakar. C’est aujourd’hui l’une des plus grande décharge d’Afrique de l’Ouest. Chaque jour, des centaines de camions viennent des départements de Dakar, Pikine, Guédiawaye et Rufisque pour déverser leur collecte. Cela représente en moyenne 3500 tonnes de déchets. La balance des camions, située à l’entrée de Mbeubeuss, est la seule infrastructure du site. Sur 77 hectares sinon ce ne sont que roches, plastiques, fumées, sable, baraques… et travailleur.euse.s.

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Mbeubeuss : déchets, camions, récupérateurs et récupératrices, et le baobab sous lequel ils et elles se réunissaient pour s’organiser collectivement, © G.Tanvé 2018

Il y aurait environ 2500 femmes, hommes et enfants qui vivent de la récupération de déchets à Mbeubeuss (chiffre non vérifié). Ils et elles collectent, trient, nettoient et vendent les objets qu’ils trouvent. Ils et elles sont localisé.e.s à différents postes, certain.e.s ont des baraques fixes,  d’autres parcourent le site, d’autres s’occupent uniquement de nettoyage. Il y a aussi quelques entreprises situées sur le site. L’une d’elle s’occupe de recyclage de plastique, elle a été crée par un ancien récupérateur et embauche environ 60 personnes par jour.

Contre les idées reçues, le dépotoir sauvage de Mbeubeuss est assez organisé et compartimentalisé. J’ai visité le site avec Harouna, le secrétaire général de l’Association Bokk Diom des récupérateurs et récupératrices de Mbeubeuss. Il nous a montré l’entreprise, les baraques, quelques secteurs. J’étais surprise par la géographie du site, sa taille, son absence d’odeur, . Les tensions et le décalage entre les récupérateurs et moi, visiteuse blanche, été également marquante. Même si je visitais la décharge avec l’association, et qu’ils me présentaient comme une « partenaire » (à travers WIEGO) de la méfiance se faisait sentir. Mon appareil photo était particulièrement violent, même si je l’avais toujours rangé, et que demandais aux gens si je pouvais prendre une photo avec de le sortir.

Malgré ses luttes internes, l’association est forte de l’engagement de ses membres et du soutien d’Adama (présent auprès d’eux depuis des années et c’est d’ailleurs pour ça qu’il vit à Malika). Ils ont lutté pour construire maison communautaire pour se réunir et une école pour les enfants.

 

Il est important de changer la perception des gens sur les récupérateurs et récupératrices. Que cela soit en ville ou sur les décharges. Dans le monde il y  15 million de personnes qui vivent en recyclant ce que les gens jettent. Le président de Bokk Diom à Mbeubeuss avait un jour dit « les ordures sont de l’or dur », autrement dit les poubelles sont une ressource vitale pour de nombreuses personnes. Ces dernières assurent par ailleurs un service essentiel aux villes. C’est un sujet de recherche sur lequel WIEGO se penche beaucoup. Si vous voulez en savoir plus, l’organisation a fait une super vidéo sur le sujet. Au Caire, grâce aux récupérateurs, le taux de recyclage est plus élevé qu’à Rotterdam au Pays-Bas par exemple. Il faut aussi noter qu’il y a des waste pickers (ramasseurs/récupérateurs) partout dans le monde à Dakar, New Delhi comme à Rome ou Paris.

Souvent les waste-pickers (ramasseurs / récupérateurs) sont ignorés, si ce n’est méprisés. Aujourd’hui, beaucoup craignent de perdre leurs emplois à cause de la  privatisation du tri des déchets ou par la construction de centre « waste to energy » (à Mexico par exemple la menace est de plus en plus concrète). A Mbeubeuss ils et elles sont aussi en compétition contre des grossistes qui viennent sur la décharge pour acheter à leurs prix les déchets collectés. Il est donc d’autant plus nécessaire que les waste-pickers s’organisent collectivement pour faire valoir leur voix, auprès des autorités politiques comme des concurrents économique. Adama, Bokk Diom et d’autres réseaux de recherche sont train de réfléchir à la création d’un réseau sous-régional Ouest-Africain pour les récupérateurs et récupératrices.

Bref, voila, c’était tout pour ma visite du jour.

Portraits de marchands et de marchandes dit.e.s ambulant.e.s

On les appelle marchands ambulants, chaque jour sur un marché différent. Samedi : Yoff-Liberté 6, mardi : Malika, mercredi : Keur Massar… On peut croiser leurs grands camions sur les routes de la banlieue dakaroise au petit matin ou le soir. Les remorques débordent de sacs de vêtements et d’objets divers, les vendeurs ambulants assis dessus avec un air conquérant.

Voici quelques portraits de ces marchands ambulants, pris après une réunion au milieu des chemisiers, draps et sous-vêtements du marché de Yoff Liberté-6.

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Regard revolver au marché, © G.Tanvé 2018

(plus de photos)

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Mon stage (partie 2) : « Je suis partie faire de l’humanitaire dans une ONG au Sénégal, j’ai pris des photos avec des enfants noirs et ça a changé ma vie »

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Secrétaire de l’atelier de mise en place du Conseil Consultatif des Travailleurs et Travailleuses de l’Informel (en wolof)

Pour continuer le monologue sur mon stage, je voulais aussi dire que mon organison refuse l’étiquette d’ONG (organisation non gouvernementale). Quand nous allons sur le terrain nous disons que WIEGO est une organisation de charité avec seulement un coordinateur local et deux stagiaires. C’est un choix de communication assez intéressant.

(content warning de la suite : ~ politique de comptoir, Gabriella rageuse au Café du Commerce, voudrait lire Le Capital de Marx mais écoute Nicole Ferroni sur France Inter à la place ~ )

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Mon stage (partie 1)

Après un mois au Sénégal (déja), j’ai pensé qu’il pourrait être utile que j’explique en quelques mots ce que je magouille en stage. Moi-même, j’ai souvent du mal à comprendre ce que je fais de ma vie, alors pour papa, papi et mamie je vous raconte pas la galère (plus les années passent et plus ils doivent regretter mon temps au C.P avec Liliane).

Donc : je suis en stage dans une organisation qui s’appelle WIEGO (Women in Informal Employment: Globalisation and Organisation, Femmes dans l’Emploi Informel: Globalisation et Organisation) et qui se décrit comme « un réseau international de recherche-action-politiques publiques »… merci mais çaveutdirequoi? 

WIEGO bosse en gros avec des organisations de travailleuses et de travailleurs du secteur informel en ville, il y a des vendeurs (et vendeuses) de rue et de marché, des chauffeurs de taxis clandestins, des travailleuses domestiques, des ramasseurs et ramasseuses de déchets etc. On parle de secteur informel quand les travailleurs et travailleuses ne déclarent pas leur activité économique à l’Etat, ils peuvent payer des taxes locales, mais ils n’ont pas de retours. Ils n’ont pas de protection sociale, pas de contrats de travail etc. Parfois, leur activité, comme la vente de rue au Sénégal, est illégale, mais tolérée à divers degrés (les autorités peuvent soudainement décider de « déguerpir » les marchands de la rue par exemple).

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Journée à Fadiouth

Jour 18 – Voyage à Fadiouth, une île-village à 150 km de Dakar. Elle est faite entièrement sur des coquillages. C’est incroyable, le sol est coquillage, les murs sont coquillages. Les couleurs sont pâles, la lumière très forte, les ruelles sinueuses… Il faisait chaud (25°) mais une brise marine balayait l’île. A cela s’ajoutait l’odeur de la mer, la tranquillité des habitants, le son simple des animaux et des vagues (parce que les voitures sont interdites sur l’île)…

L’île est donc assez exceptionnelle. Son cimetière, situé sur une autre petite île accessible avec une passerelle, est mixte, chrétien et musulman, et entre les tombent poussent de grands baobabs.

J’étais chanceuse parce que Thérèse et Marie (la femme d’Adama et sa soeur) sont originaires de Fadiouth. Marie était avec nous pour le voyage. Elle était tellement à l’aise sur son île, marchait pieds nus sur les coquillages, saluait tout le monde, me montrait ses coins secrets et me présentait à ses cousins, ses oncles, ses grandes-tantes, ses cousines…Thérèse et Marie ont sept autres frères et sœurs nés sur l’île mais tous sont partis à la ville. Sauf un, André, qui porte compagnie à leur mère Marguerite.

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Thérèse, une amie de Marguerite, © G.Tanvé 2018

Nous sommes donc allés déjeuner chez Marguerite. J’ai rencontré ses copines : les mamas Félicia, Agnès, Hélène, Thérèse, elles sont toutes veuves et passent la journée ensemble (”elles se séparent qu’au coucher” m’a dit Marie). J’ai passé un bon moment avec les mamas à discuter de l’île et de cuisine (parce que j’avais mangé deux fois le midi, avec les hommes puis avec les femmes, tellement c’était bon). J’ai aussi pu prendre des photos. A leur manière de se tenir droites et de tracer un regard ferme au loin ou vers la caméra tout en répétant avec dignité les gestes de cuisine qu’elles font depuis des années, elles me rappelaient ma mamie qui bat sa pâte à galette. Je me sentais bien entre les mamas, dans l’ombre de la ruelle où elles étaient installées.

A la base nous étions quand même à Fadiouth pour le travail avec WIEGO et le REDA (l’ONG de la sœur d’Adama pour laquelle travaille Marie). Notre objectif était d’établir un premier contact avec le maire de la commune de Joal – Fadiouth (Joal est la ville sur la terre, d’où vient d’ailleurs Léopold Sédar Senghor) et des groupements de femmes qui travaillent dans l’économie informelle. Ces femmes sont pour la plupart transformatrices de produits halieutiques, elles ont des maris pêcheurs (Joal est le premier port de pêche du Sénégal) mais ils ne parviennent pas à pourvoir seuls aux besoins de leurs familles. Alors en plus des tâches domestiques et du soin des enfants, les femmes vont chaque jour ramasser des coquillages qu’elles sèchent, bouillent, et transforment pour de la cuisine ou des savons. Souvent elles ont leurs enfants hissés sur leur dos pour ces activités. La garderie est l’un des enjeux principaux des travailleuses informelles (en plus des problèmes de sécurité et de couverture santé qui touchent tous les travailleurs).

Les rencontres étaient vraiment intéressantes. Elles m’ont ouvertes à la situation de formalité en dehors des centres urbains et aux problèmes des micro-crédits au Sénégal. A Joal- Fadiouth beaucoup de femmes se sont retrouvées ruinées à cause de ses dispositifs qu’elle n’utilisent pas comme de l’argent à faire fructifier mais qu’elles investissent dans les besoins urgents de leur famille (enfant malade par exemple). Aussi les maris contrôlent trop souvent les dépenses et s’accaparent les micro-crédit. Pour autant, les grandes institutions continuent d’encourager le micro-crédit. Le REDA mène une recherche sur ce sujet en ce moment pour tenter de développer des pratiques locales de financements alternatifs.

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Pêcheurs de Fadiouth, © G.Tanvé 2018