Portrait de sénégalaise

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Ma Fanta © G.Tanvé 2018

Portraits – regards de sénégalaises

Des vendeuses au carrefour de Diamniadio. Mariem Diek (à gauche) et Konia (à droite).

Konia est le contact d’Adama avec les travailleuses (lavandières et vendeuses) de Diamniadio, à côté de l’aéroport de Dakar. Elle est généreuse et pétillante. Elle était allée très jeune en République Démocratique du Congo, à Kinshasa, pour trouver du travail comme tresseuse mais elle est revenue et travaille maintenant dans une boutique de téléphone. Elle me charrie tout le temps parce que je parle mal wolof et ne progresse pas. Je l’aime beaucoup.

Marieme Diek (diek veut dire « femme coquette – et corpulente- » en wolof,) est la leader du groupement des femmes vendeuses de légumes et de fruits à Diamaniadio. Leur activité est impressionnante. Diek commande de conteneurs entiers de clémentines du Maroc, j’ai visité une zone où une quinzaine de camions étaient garés. Les chauffeurs / vendeurs marocains viennent par la route (le trajet dure entre 2 jours et une semaine) et repartent une fois leur stock écoulé. Ceux à qui j’ai parlé étaient de Casablanca. Les autres fruits vendus à Diamniadio, comme les mangues, viennent par camion de la Casamance, du Mali ou de la Guinée. Tandis que les bananes ou les pommes d’Afrique du Sud, sont acheminés depuis le port de Dakar.

En fait, le carrefour de Diamniadio est un peu le rungis de Dakar et du Sénégal. Tous les grands axes routiers du pays s’y croisent : Saint Louis, Thiès, Dakar, Mbour etc. au bord de la route des dizaines de femmes ont installé leurs étales, leur activité est impressionnante. Elles vendent à des intermédiaires qui vont ensuite fournir les vendeurs de rue. Si Marieme Diek a rigolé quand je lui ai demandé si c’était elle qui nourrissait tous le pays en clémentine, elle n’a pas dit non.

 

Mouvement social

Adama et moi sommes partis à Bamako au Mali pendant quatre jours avec deux récupérateurs de déchets, Harouna et Bankhass, de l’association Bokk Diom de Mbeubeuss.

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Haoua (à gauche) est la porte parole d’un groupe de récupératrices de déchets sur une décharge du centre de Bamako. © G.Tanvé 2018

L’objectif du voyage était de mener un travail d’exploration préliminaire à la formation d’un réseau sous-régional Ouest-africain de récupérateurs de déchets. Nous sommes allés voir des décharges d’ordures dans la ville et sa périphérie et nous y avons échangé avec des récupératrices et des récupérateurs de déchets. On nous faisait la traduction du bambara (une langue chantante que j’ai trouvé magnifique) au français.

Adama a de nombreux contacts au Mali car il est aussi coordinateur Afrique du Comité pour l’Annulation des Dettes Illégitimes dont secrétariat est basé à Bamako. Nous avons donc rencontré ses « camarades du mouvement social » et nous logions dans les locaux d’une ONG dont le président est un député communiste influent, apparemment ami avec Mélenchon. Mon voyage à Bamako était donc placé sous le signe des gauchos.

J’en retiendrai les échanges brûlants entre Harouna et Bankhass avec les récupératrices de déchets. Brûlants, non seulement parce qu’il faisait 40° et que mes lunettes de soleil ont fondu sur l’une des décharges qu’on explorait ; mais aussi brûlants de politique, bouillonnants de rage et de conscience d’injustice sociale.

Les femmes récupératrices sont largement majoritaires sur les décharges. Elles nous ont expliqué qu’elles étaient pour la plupart veuves et n’avaient pas d’autre choix que la récupération pour subvenir aux besoins de leurs enfants. Leurs quotidiens sont durs, elles n’ont souvent pas les moyens de manger, elles sont exténuées et en mauvaise santé.  Plus lasses qu’énervées, elles nous ont raconté que de nombreuses personnes avant nous étaient venues les voir sur leur lieu de travail, qu’elles les avaient interrogées, pris leurs noms, des informations mais étaient reparties sans donner suite.

Cette fois, la démarche était différente. D’une part, Adama en avait déjà rencontré lors d’un voyage il y a deux ans et elles étaient contentes de le revoir. D’autre part, c’était deux récupérateurs, comme elles,  qui entamaient la conversation. Harouna et Bankhass leur expliquaient que comme au Mali, les récupérateurs sénégalais étaient vus comme des moins que rien, « des bandits », « des fous ». Mais ils s’étaient organisés en association et tous les jours, ils se levaient en travailleurs dignes. Le statut d’association avait donné aux récupérateurs de Bokk Diom la capacité de négocier avec la mairie, ils ont ainsi obtenu une maison communautaire sur la décharge avec la mairie. J’ai aussi pris la parole pour mentionner des exemples d’organisations de ramasseurs de déchets à Bogota, en Colombie, et à Pune, en Inde, qui avaient obtenu des contrats avec leurs municipalités et étaient reconnus comme des travailleurs à part entière grâce à leur organisation en syndicats et en coopératives. Nous voulions donc montrer comment des travailleurs et des travailleuses des déchets s’unissaient et luttaient pour améliorer leurs conditions de travail.

Les récupératrices nous répondaient qu’elles avaient des regroupements et se réunissaient régulièrement, elle cotisaient parfois pour des frais de santé mais mais elles n’avaient ni organisation, ni leader. Nous rétorquions que leurs regroupements informels étaient des organisations, et qu’elles étaient leurs propre leaders. Leurs groupes, autonomes et déterminés, pouvaient se mobiliser. Elles devaient avoir confiance en elles et en leurs capacités.

Ces échanges me rappelaient ceux d’un Etienne Rasseneur, du roman Germinal de Zola, qui dans l’auberge de Rasseneur éveillait la conscience politique des mineurs de Montsou. Mais cette fois, plutôt que de se référer à des textes ou à un manifeste écrit par un homme loin dans l’obscurité d’une bibliothèque londonienne, les récupérateurs de déchets partageaient leur expérience personnelle et celles d’autres travailleurs dans le monde.

A la fin d’un échange sur une décharge, il a été décidé que les femmes allaient, comme Bokk Diom, formaliser leur regroupement en une association pour mieux s’organiser et exister devant les yeux des autorités. Etant pour la plupart analphabêtes, elles auront néanmoins besoin d’un appui local pour le travail administratif. Aminata, le contact d’Adama à Bamako et avec les femmes, s’est proposée de poursuivre le travail avec les femmes. Ensemble elles iront de l’avant. Elles allaient former leur association et continuer de discuter avec Bokk Diom au Sénégal.

A ce moment de la réunion, j’ai lâché un peu prise. Harouna, Adama et Bankhass échangeaient leurs numéros avec les récupératrices et je me suis déplacée sur le côté pour parler avec des adolescentes. Mais je me suis rapidement retournée en entendant des chants.

D’un coup, les récupératrices s’étaient mises à chanter et danser avec Harouna et Bankhass. Un musicien, sorti de nulle part, était en milieu d’elles et jouait. Tous riaient et tapaient dans leurs mains.

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Danse avec des récupératrices de Bamako après une réunion. © G.Tanvé 2018

Une énergie nouvelle avec éclatée après la joie de l’échange fructueux. C’était magnifique de voir les voir tous aussi heureux, euphoriques ; pétillants de vie. J’ai été happée dans la danse, c’était comme si elle célébrait l’humanité – l’échange, la solidarité et l’action. J’ai rarement vécu une telle émotion ; même lorsque je prenais des photos je me sentais très fort dans le moment présent car les regards transperçaient ma caméra et me touchaient directement. A la fin, j’ai arrêté les photos et je me suis laissée emporter aussi, entière, dans les mouvements et les rires.

Tourbillon de vie et révolution. La politique se danse.

Voila ce que je retiens de mon voyage à Bamako avec les camarades du mouvement social d’Adama.

Impressions de Bamako

Chaque ville porte en elle son bagage d’imaginaire. Ce bagage elle le partage avec les gens qui la « connaissent », sans nécessairement y avoir mis les pieds. D’une certaine manière, des villes « connues » – des capitales, des pôles économiques, des lieux qui marquent l’actualité – sont des villes que beaucoup de personnes s’imaginent. La peinture mentale d’un lieu lie des images, des sons, des histoires autant que des récits et des rencontres personnelles avec des personnes qui en viennent.

 

Si je me lance dans une réflexion baudrillardienne de comptoir ce matin, c’est parce que je reviens juste de Bamako, au Mali et que j’essaye un peu de déconstruire, a posteri, l’idée que je me faisais de la ville.

En fait, j’aimerais comprendre pourquoi la ville m’a laissée une impression si forte que je peine à la décrire. Pour l’instant je peux juste résumer mon experience par « trop wtf Bamako, et y’avait des motos partout » (et franchement, pour décrire une ville dans un blog qui se prétend carnet de voyage, on a vu mieux).

Bamako est une ville « connue ». Nous sommes nombreux, en France du moins, à en avoir entendu parler et à s’en faire une idée. Pour moi, quand on voyage,  découvrir c’est confronter ce que l’on voit à ce que l’on imaginait. La découverte est une comparaison qui se meut entre l’interne et le dehors. Autrement dit, elle ne sort pas de nul part mais naît toujours d’un imaginaire qui la précède.

Comment imaginez-vous Bamako ? (Fermez un peu les yeux, que voyez-vous ? Une image, une personne, une chanson, une histoire ?)

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La vie en dehors du stage : une famille, du beurre, le soleil et Twilight

En relisant mon blog (pour essayer de corriger toutes mes fautes de grammaire dignes d’une CE1), j’ai réalisé que je parlais surtout de mon travail. J’ai dû mentionner les « travailleuses et travailleurs informel.le.s oublié.e.s des politiques publiques » plus de 48 fois fois et vous connaissez maintenant le refrain.

C’est vrai que mon stage me passionne et occupe 80% de mes activités. Le fait que j’habite chez mon tuteur de stage et que nos journées soient chargées (les miennes commencent à 8h et finissent souvent après 20h) ne facilite en rien les choses. Cependant, ce dont je n’ai pas encore parlé – et c’est la question que tout le monde se pose maintenant (« tout le monde » c’est-à-dire la famille, les amis, les lecteurs et la France… ou sûrement juste maman) – : que fais-je en dehors du travail ?

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Mardi gras. De gauche à droite : Marie-Hélène, Ahmed, Thérèse, Marie-Maurice, Jeanne, Mamadou, Adèle-Thérèse, Gloria. Ma famille sénégalaise. (© G.Tanvé 2018)

 

cw pour la suite : racontage de liife d’une blogueuse skyblog de 13 ans, détails inintéressants, et pseudo-réflexion sur la solitude épanouissante produite par une certaine forme de vie en communauté

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