Mouvement social

Adama et moi sommes partis à Bamako au Mali pendant quatre jours avec deux récupérateurs de déchets, Harouna et Bankhass, de l’association Bokk Diom de Mbeubeuss.

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Haoua (à gauche) est la porte parole d’un groupe de récupératrices de déchets sur une décharge du centre de Bamako. © G.Tanvé 2018

L’objectif du voyage était de mener un travail d’exploration préliminaire à la formation d’un réseau sous-régional Ouest-africain de récupérateurs de déchets. Nous sommes allés voir des décharges d’ordures dans la ville et sa périphérie et nous y avons échangé avec des récupératrices et des récupérateurs de déchets. On nous faisait la traduction du bambara (une langue chantante que j’ai trouvé magnifique) au français.

Adama a de nombreux contacts au Mali car il est aussi coordinateur Afrique du Comité pour l’Annulation des Dettes Illégitimes dont secrétariat est basé à Bamako. Nous avons donc rencontré ses « camarades du mouvement social » et nous logions dans les locaux d’une ONG dont le président est un député communiste influent, apparemment ami avec Mélenchon. Mon voyage à Bamako était donc placé sous le signe des gauchos.

J’en retiendrai les échanges brûlants entre Harouna et Bankhass avec les récupératrices de déchets. Brûlants, non seulement parce qu’il faisait 40° et que mes lunettes de soleil ont fondu sur l’une des décharges qu’on explorait ; mais aussi brûlants de politique, bouillonnants de rage et de conscience d’injustice sociale.

Les femmes récupératrices sont largement majoritaires sur les décharges. Elles nous ont expliqué qu’elles étaient pour la plupart veuves et n’avaient pas d’autre choix que la récupération pour subvenir aux besoins de leurs enfants. Leurs quotidiens sont durs, elles n’ont souvent pas les moyens de manger, elles sont exténuées et en mauvaise santé.  Plus lasses qu’énervées, elles nous ont raconté que de nombreuses personnes avant nous étaient venues les voir sur leur lieu de travail, qu’elles les avaient interrogées, pris leurs noms, des informations mais étaient reparties sans donner suite.

Cette fois, la démarche était différente. D’une part, Adama en avait déjà rencontré lors d’un voyage il y a deux ans et elles étaient contentes de le revoir. D’autre part, c’était deux récupérateurs, comme elles,  qui entamaient la conversation. Harouna et Bankhass leur expliquaient que comme au Mali, les récupérateurs sénégalais étaient vus comme des moins que rien, « des bandits », « des fous ». Mais ils s’étaient organisés en association et tous les jours, ils se levaient en travailleurs dignes. Le statut d’association avait donné aux récupérateurs de Bokk Diom la capacité de négocier avec la mairie, ils ont ainsi obtenu une maison communautaire sur la décharge avec la mairie. J’ai aussi pris la parole pour mentionner des exemples d’organisations de ramasseurs de déchets à Bogota, en Colombie, et à Pune, en Inde, qui avaient obtenu des contrats avec leurs municipalités et étaient reconnus comme des travailleurs à part entière grâce à leur organisation en syndicats et en coopératives. Nous voulions donc montrer comment des travailleurs et des travailleuses des déchets s’unissaient et luttaient pour améliorer leurs conditions de travail.

Les récupératrices nous répondaient qu’elles avaient des regroupements et se réunissaient régulièrement, elle cotisaient parfois pour des frais de santé mais mais elles n’avaient ni organisation, ni leader. Nous rétorquions que leurs regroupements informels étaient des organisations, et qu’elles étaient leurs propre leaders. Leurs groupes, autonomes et déterminés, pouvaient se mobiliser. Elles devaient avoir confiance en elles et en leurs capacités.

Ces échanges me rappelaient ceux d’un Etienne Rasseneur, du roman Germinal de Zola, qui dans l’auberge de Rasseneur éveillait la conscience politique des mineurs de Montsou. Mais cette fois, plutôt que de se référer à des textes ou à un manifeste écrit par un homme loin dans l’obscurité d’une bibliothèque londonienne, les récupérateurs de déchets partageaient leur expérience personnelle et celles d’autres travailleurs dans le monde.

A la fin d’un échange sur une décharge, il a été décidé que les femmes allaient, comme Bokk Diom, formaliser leur regroupement en une association pour mieux s’organiser et exister devant les yeux des autorités. Etant pour la plupart analphabêtes, elles auront néanmoins besoin d’un appui local pour le travail administratif. Aminata, le contact d’Adama à Bamako et avec les femmes, s’est proposée de poursuivre le travail avec les femmes. Ensemble elles iront de l’avant. Elles allaient former leur association et continuer de discuter avec Bokk Diom au Sénégal.

A ce moment de la réunion, j’ai lâché un peu prise. Harouna, Adama et Bankhass échangeaient leurs numéros avec les récupératrices et je me suis déplacée sur le côté pour parler avec des adolescentes. Mais je me suis rapidement retournée en entendant des chants.

D’un coup, les récupératrices s’étaient mises à chanter et danser avec Harouna et Bankhass. Un musicien, sorti de nulle part, était en milieu d’elles et jouait. Tous riaient et tapaient dans leurs mains.

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Danse avec des récupératrices de Bamako après une réunion. © G.Tanvé 2018

Une énergie nouvelle avec éclatée après la joie de l’échange fructueux. C’était magnifique de voir les voir tous aussi heureux, euphoriques ; pétillants de vie. J’ai été happée dans la danse, c’était comme si elle célébrait l’humanité – l’échange, la solidarité et l’action. J’ai rarement vécu une telle émotion ; même lorsque je prenais des photos je me sentais très fort dans le moment présent car les regards transperçaient ma caméra et me touchaient directement. A la fin, j’ai arrêté les photos et je me suis laissée emporter aussi, entière, dans les mouvements et les rires.

Tourbillon de vie et révolution. La politique se danse.

Voila ce que je retiens de mon voyage à Bamako avec les camarades du mouvement social d’Adama.

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